Extraits

Horizon Dakota
Descente en canoë de la rivière Missouri et rencontre avec la Nation Sioux
 

"Descente sur la terre rouge" est une réédition du livre "Horizon Dakota" publié en 2009 aux éditions Les Presses de la Renaissance (Réédition en préparation.)

Philippe Sauve est revenu d’un périple en solitaire, de 2000 kilomètres en canoë sur la rivière Missouri, à la rencontre de la Nation sioux.

 

Que devaient-être les paysages du temps où les Montagnes Rocheuses du Montana étaient occupées par les villages indiens ? En descendant la rivière Missouri à bord d’un canoë acheté quelques dollars au village des Trois Fourches, à la confluence des rivières Jefferson, Madison

et Gallatin qui forme la source du Missouri, j’imagine l’étonnement des premiers « coureurs de bois » : ces éclaireurs de la colonisation qui pénétraient les territoires giboyeux des Sioux, d’où ils puisaient les plus belles essences de la faune : peaux de castor, de martre, de loups, de lièvre, de renard… Que de fascinations pour ces missionnaires aventureux arpentant les contreforts du « Grand Boueux », nom que l’on donne au plus long affluent du fleuve Mississippi, sans doute à cause de cette eau fangeuse sous mon embarcation qui ne livre jamais ses secrets !

Que d’émerveillements devant la liberté d’une rivière dévalant les pentes en cataractes splendides, jaillissant d’écumes ou se reposant au fond d’un bassin avant de rebondir vers d’autres roches, d’autres rapides ! Des décors vierges où se déployaient une faune peu accoutumée à la rencontre humaine et où flottaient les fumées blanches provenant de tipis disséminés dans les bois, ainsi que les effluves de la sauge brûlée, purificatrice d’atmosphère. Quelle émotion la belle Shoshone Sacagawea, guidant les coups de rame des deux explorateurs Meriwether Lewis et William Clark,

a-t-elle pu éprouver lorsque passant les portes de l’Arche des Montagnes : point sublime marquant le commencement d’un véritable enchantement, elle sentit qu’elle revenait vers sa tribu originelle ?

 

En l’an 2008, ces enchantements n’existent plus sur la rivière Missouri, car les rivages montagneux sont aux mains des fortunés blancs qui y ont bâti leur empire. Il n’y a plus d’amérindiens, ni le battement sourd des tambours qui résonnait en ces lieux autrefois sacrés. La colonisation a fait son chemin, les pelleteries ont décimé les animaux dont les peaux sont allées orner les épaules des bourgeois d’Europe, les prêtres ont expliqué aux « sauvages » comment devenir de bons citoyens et au pied des falaises de L’Arche ou de la colline des Dents de l’Ours se répandent à présent les musiques endiablées de jeunes touristes, venus profiter de l’« american riviera ».

Le son du rappeur et la musique country ont remplacé les chants inspirés de la belle Shoshone, et le vrombissement des vedettes, le court et énergique souffle des rameurs d’antan. Il n’y a plus de terres sauvages, mais des champs cultivés aux formes rondes, carrées ou rectangulaires, dont les frontières tracées au cordeau sont marquées par des fils barbelés. Les vaches y ont remplacé les bisons. Plus nombreuses que les individus : 3 millions au Montana pour 1 million de femmes et d’hommes, elles paissent et s’enlisent sur des terrains meubles, quand elles ne se brisent pas les pattes en trébuchant dans les trous de chiens de prairie, sur ses sols devenus lunaires, percés comme des gruyères par les néfastes rongeurs.

 

L’homme, si petit soit-il devant les immensités, à réussit à en façonner les aspects en bien des endroits. Là où le lit originel du Missouri aurait dû offrir à mon embarcation deux berges faciles à rallier, s’élargissent des étendues d’eau, dont les lames qui en parcourent parfois la surface ressemblent à celles monstrueuses des océans. Il semble que cette main humaine, qui a érigé sur mon chemin tant de remparts de béton : barrages hydroélectriques qui alimentent en énergie les villes industrielles du Sud-est américain, n’ait pas eu le doigté d’un Dieu dans ses manipulations, car les interventions qu’elle a produite ont eu pour effet de déstabiliser un équilibre précaire. Le voyageur en canoë se perd dans les embouchures de lacs artificiels ou au cœur de marécages se développant sur un littoral défriché. Il s’enlise telle une bête de somme durant des jours sur une grève à jamais molle, où il rêve que l’environnement le transforme en « rat des rivières » : expression que l’on donne à ceux qui séjournent trop longtemps sur les berges du Missouri.

 

Je passe cent jours à ramer de la source du Missouri aux plaines arides des Indiens sioux,

du village des Trois Fourches à la ville de Pierre, la capitale du Sud du Dakota. Cent jours d’aventures sans vraiment comprendre les motivations qui me poussent ainsi en avant du danger, des imprévus, des chutes fatales dans l’eau glaciale. Au mois de mai, au commencement de mon avancée, l’hypothermie m’aurait empêchée toute nage hors des courants entraînés par les eaux des neiges fondues. Pris par quelques débris, j’aurais pu dériver de longs mois, noyé, le corps finissant par ressembler à un vulgaire tronc lisse. Quelle est donc cette énergie qui vitalise mes sens à l’idée d’un tel combat ? Je n’en trouverais sans doute jamais l’origine. Des bribes de réponses apparaissent quelquefois en mon esprit, au gré de ma navigation sur ce « Grand Boueux », à l’instant calme, sans ressac, sans vent venant de face pour freiner mes ardeurs à ramer : ai-je le virus du voyage ? Le monde moderne de ma vie en France ne me convient-il pas au point que je tente le Diable d’une Nature complexe ? C’est pourtant bien pour cette Nature que je gouverne mon frêle esquif entre les rochers qui menacent de me renverser, le long de ces berges accores, dépourvues de points d’accostages favorables, formées seulement par un mètre de boue friable, qui file à l’horizon telle une ligne tracée au crayon. La géologie du Missouri m’offre différents types de combats et d’apaisements, tout au long des 2000 kilomètres de rivière que j’ai choisi d’arpenter.

 

Le soir au campement, j’observe le fameux « Big Sky » du Montana. J’assimile pleinement la signification de cette expression de « Grand Ciel » lorsque j’achève ma descente des Montagnes Rocheuses, à mon entrée sur les plaines du Haut Missouri. En ces lieux fréquentés par le couguar et le cerf, le regard de l’homme distingue vers tous les horizons l’arrondi de la planète, un ciel immensément bleu qui se constelle la nuit d’étoiles aux scintillements vifs, où la Voie Lactée hyper visible opère un parfait demi-cercle. Sous le « Big Sky » du Montana, le voyageur que je suis devenu après quelques semaines de canoë saisi mieux sa position dans l’Univers. Il est debout sur une Terre proche d’un Soleil, cernée par d’autres planètes, d’étoiles et de tant de galaxies... C’est sans doute pour cette vision là que je suis parti…

 

L’expédition ne me permet pas toujours la contemplation d’un ciel immensément bleu, car la région du nord des Etats-Unis est balayée par des tornades destructrices, qui réduisent en fétu

de paille les toits légers des habitations américaines. Les vortex de vents violents aiment suivre

le chemin que tracent sur les paysages les rivières. Qu’adviendrait-il si l’un de ces tourbillons tueurs se tordait langoureusement à un mile de la proue de mon « navire » ? Je cherche du regard un lieu où me réfugier, mais les sols dépourvus de reliefs ne m’offrent aucun repli. Epuisé de lutter contre les intempéries, je quitte quelques jours les rivages boueux du Missouri, en y laissant l’embarcation à moitié camouflée sous les herbes, pour traverser à pied les réserves amérindiennes de Fort Peck, de Standing Rock et de Cheyenne River.

 

Je marche vers les « ruines » de la Nation sioux, anéantie par cinq cents années de génocide,

au cœur de villages encerclés de plaines et constitués de mobil homes vétustes, où je rencontre

les anciens nomades libres qui suivaient la trace du bison : des hommes et des femmes aujourd’hui en quête d’une nouvelle identité, partagés entre le monde de la vie moderne

et des traditions ancestrales.

 

Mes différentes immersions à l’intérieur des terres, pendant les quatre mois de mon voyage,

me permet d’appréhender la complexité de la situation indienne. A la petite ville de Timber Lake qui fêtera bientôt ces 100 années d’existence, les Sioux ont accepté le mariage avec les premiers colons blancs dès leurs arrivées du Québec et la vie y paraît idyllique. Plus au nord, au hameau de Little Eagle, dans le Nord du Dakota, les sangs purs ou les full blood Hunkpapa issus de la tribu de Sitting Bull repoussent ardemment hors de leurs frontières les non-natifs, refusant de mêler leur sang avec celui de leur bourreau. Perpétuant la tradition d’évangélisation lancée par les missionnaires du XVIème siècle, des prêtes apostoliques imposent la messe sur le cercle sacrée des Pow wow. Le Blanc a placé le visage de la Vierge Marie à l’intérieur d’un tipi : logo que l’on trouve dans les églises catholiques, partout présentes en terres amérindiennes. Ainsi chez les Sioux les extrêmes s’opposent : il y a des Indiens convertis qui ont enterré la hache de guerre grâce au Seigneur blanc, disent-ils, qu’ils considèrent comme le messie attendu, et d’autres qui brandissent toujours leur tomawaks en guise de représailles.

 

Entre ces deux opposés, le voyageur en canoë qui emprunte la rivière Missouri dans le but de rencontrer les amérindiens, traverse l’âme épuisée d’un peuple qui lutte pour sauvegarder sa culture, sous la pression toujours palpable de l’occidental envahisseur.

 

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